Je peux voir un justificatif, Madame??

Publié le par Pénélope l'Arverne

Pas plus tard qu'hier, alors que, dans les rues de notre riante cité auvergnate, la neige se transformait en boue marronnasse, Monsieur T. et moi-même avons décidé de braver le froid et le vent, et avons gagné le cinéma le plus proche afin d'assister à l'une des innombrables projections du dernier volet des aventures du myope à baguette le plus célèbre de tous les temps, j'ai nommé Harry Potter.

Voilà, le décor est planté. Nous arrivons donc devant le cinéma, bras dessus bras dessous. Monsieur T., dont, je le rappelle, la générosité n'a d'égale que son incommensurable amour pour moi, propose spontanément de m'offrir les places. Je lui rappelle, cynique, que nous faisons compte commun... J'accueille son offre par des torrents de remerciements. Précisons tout de suite que pour lui, c'était le tarif plein pot, mais que j'ai eu droit, pour ma part, à une entrée moins de 26 ans (j'en aurai 25 à Noël). La séance étant prévue une heure et demie plus tard, nous partons manger un petit morceau.

Quand nous revenons, deux galettes et un pichet de cidre plus tard, une foule compacte s'est massée devant le cinéma. Jeune, la foule. Très jeune. J'avoue ne pas bien comprendre: le public potteresque est censé avoir vieilli avec son idole, non? On s'attendrait donc, en pareille occasion, à rencontrer majoritairement des gens qui avaient une dizaine d'années en 1997 (année de sortie du premier tome), et donc un peu plus de vingt aujourd'hui... Eh bien non, niet, nicht: la plupart des spectateurs avaient quinze ans grand maximum. Gloups. Coup d'oeil furtif à Monsieur T., qui avec ses sept ans de plus que moi, fait quand même encore plus âgé: "On va faire grimper la moyenne d'âge, là." "Tttttt, répond l'intéressé. Ce ne sont pas de vrais fans, ils ont rejoint le mouvement en corus de route. Nous, on est vraiment dans le coup". "Ou totalement has-been", j'ajoute.

Nous nous faufilons au bout du rang formé par les-bienheureux-et-futés-spectateurs-qui-ont-pris-leur-billet-à-l'avance. On nous fait avancer dans un espace de stockage, à mi-chemin entre le box à bestiaux d'un marché aux bovins et le sas de compression d'une navette spatiale. Ledit espace est situé entre les toilettes et la machine à popcorn; ô joie indescriptible de se savoir si bien entourée...

Puis vient le moment fatidique: passage devant l'hôtesse qui déchire les billets à la chaîne en répétant de façon non moins incessante: "tout droit puis à droite mettez-vous dans la file", comme si 1) tu n'avais pas entendu ce qu'elle vient de dire aux cinq personnes avant toi 2) tu pouvais te tromper de file (pour Les petits mouchoirs, y a pas grand-monde...). A ce stade-là, c'est peut-être la trois cent millardième fois que Monsieur T. me répète "Tu devrais sortir ta carte d'identité, quand même, ils vont vouloir vérifier ton âge". Et moi "mais non, regarde le petit jeune juste devant, il a le tarif moins de vingt-six ans aussi, et il n'a pas encore sorti sa carte, et puis je fais super jeune non?" Le tout suivi d'un clin d'oeil malicieux qui vient égayer mon juvénile visage dépourvu de ride.

Las... Quand arrive mon tour, l'hôtesse, qui vient de laisser passer le susdit petit jeune sans poser de question, me demande d'un ton inquisiteur: "Je peux voir un justificatif, Madame?"

Pchhhhhttttt...

Je ne sais pas pourquoi, la seule chose qui m'est venue à l'esprit, ce sont ces deux vers de Baudelaire, dans "Les Petites Vieilles":

Honteuses d'exister, ombres ratatinées,

Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs.

La seule chose que j'ai trouvée à répondre, c'est "pourquoi?". Mais pas un "pourquoi" vindicatif, du genre "mais pourquoi tu me prends pour une vieille, tu trouves que je mérite la carte Vermeil? Et puis c'est pas Madame, c'est Mademoiselle, espèce de sorcière!". Non, c'était un "pourquoi" triste et suppliant, qui voulait dire "mais qu'est-ce que j'ai qui ne va pas? pitié, je suis encore jeune, j'ai la vie devant moi, pitié, je ne veux pas mourir trop vite..." (non là, j'exagère). Bref bref. La Madame (elle avait une alliance, elle) réitère sa demande, j'obtempère, elle jette un coup d'oeil à ma carte, fait mine de compter mentalement et me dit "ah oui quand même, il vous reste un an et un mois avant les vingt-six ans". Le "quand même" m'a littéralement achevée.

Nous avançons, et nous revoilà dans la masse des ados mèche collée sur le front/jean slim/conversations sur des chanteurs que l'on ne connaît même pas de nom. Mais à ce moment-là, Monsieur T. m'a regardée avec un regard tout gentil, le genre de regard qu'il aura sans doute encore pour moi dans cinquante ans (touchons du bois). Et je suis sûre que s'il avait été poète, il m'aurait dit, comme Voltaire à Madame du Châtelet:

Laissons à la belle jeunesse

Ses folâtres emportements.

Il ne l'a pas dit, hein. Monsieur T. n'est pas vraiment un poète, mais que voulez-vous, on ne peut pas avoir toutes les qualités. Cependant il a manifestement pensé quelque chose dans ce genre-là. Puis les portes se sont ouvertes, on s'est assis, et on a regardé Harry Potter VII. Et vous savez quoi? On s'est amusé comme deux gamins de quinze ans.

Publié dans Elle raconte...

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siobhan 06/01/2011 13:06


Excellent ce billet, j'adore ta manière de raconter.


Pénélope l'Arverne 08/01/2011 14:00



Merci!